Il l'annonce comme on tend un secret : « un tout petit objet, mais qui a énormément de significations ». Un temps, un sourire, et l'objet arrive. C'est son alliance.
Vingt-quatre ans qu'il est marié, avec une femme qu'il connaît depuis 1995. Un amour de jeunesse devenu associée de vie. L'anneau, lui, ne bouge pas : « c'est un truc qui ne me quitte jamais ». Il le porte tous les jours, le fait tourner autour du doigt comme un gri-gri. Il n'a été séparé de sa bague qu'une seule fois, par accident, quand il a fallu la couper. « Quand je ne l'avais plus, j'étais perdu. »
Dans un monde qu'il juge « hyper consumériste », c'est, dit-il, « le seul truc que j'ai jamais changé ». Avant les enfants, avant le travail : « c'est ce truc qui me lie à ma femme ».
On comprend vite pourquoi cet objet, et pas un autre. Parce que cette alliance raconte le virage le plus important de sa vie, et qu'elle en est, littéralement, l'associée.
Le grand saut
Pendant vingt ans, Alexis a été directeur commercial dans la presse magazine, à Paris. Puis la quarantaine, et « une grosse envie de redescendre dans le Sud-Ouest natal », d'être son propre patron. Il cherche une entreprise à reprendre. Juste avant le confinement, il tombe sur une annonce : un atelier de planches de surf qui existe depuis quinze ans. En trois mois, l'affaire est pliée.
Ce genre de bascule ne se fait pas seul. Sa femme, espagnole, l'a suivi « dans ce délire un peu fou ». Il se souvient de la première visite du local : dans la voiture, au moment de repartir, elle lui a dit « t'as raison, allons-y, banco ». Elle-même avait pris le même chemin quelques années plus tôt, salariée devenue entrepreneuse quand son entreprise a fermé. C'est elle, aujourd'hui, qui « subvient aux besoins de la famille » : depuis six ans, Alexis ne se paie pas un vrai salaire. Le calcul est assumé, presque joyeux. « La misère est moins terrible au soleil », résume-t-il, en citant ce qu'il disait à sa femme au moment du départ.
Le décor, désormais, c'est le Sud-Ouest, deux filles de vingt et dix-huit ans, et un atelier où se fabrique, à la commande, une planche de surf personnalisée après l'autre.
Un métier qu'il refuse d'industrialiser
Dans l'atelier, Alexis fait tout. « Je commande, je réceptionne, je produis, j'emballe, j'expédie, je gère la relation client, je fais le ménage. » Pas de salarié, pas de chaîne. Les clients lui envoient leur projet, leur gabarit, et lui réalise la découpe et l'usinage. Les trois quarts de ses commandes sont des pièces uniques : une planche de surf personnalisée à un style, une dérive, une spécificité. Après vingt ans de routine parisienne, c'est exactement ce qu'il cherchait : « chaque jour est nouveau ».
Il a une conviction nette sur ce qu'il veut être. « Je veux surtout pas être industriel, je veux garder mon âme d'artisan. » Il a d'ailleurs contacté la Chambre des métiers pour obtenir l'agrément. Le geste, la matière, le circuit court : il travaille en polystyrène expansé et résine époxy française, fabriquée près de Marseille, et explore les bois, l'agave, le paulownia, le balsa. Il en tire une formule qui lui ressemble : « on n'a pas de pétrole, mais on a des idées ».
Le paradoxe des objets qui durent
C'est là que le portrait rejoint le cœur de Ce qu'on garde. Fabriquer des objets faits pour durer, quand on vit de la vente, c'est un drôle d'équilibre. Alexis le dit sans détour : « c'est un métier un peu schizophrène ». Il fait des objets uniques, solides, et aimerait pourtant que les gens renouvellent « un peu plus ».
Il raconte l'un de ses clients, un shaper qui lui commandait quinze à vingt planches par an, tombé à cinq ou dix. La raison ? « Je fais les planches trop costaudes, elles durent trop longtemps. » De plus en plus, dit-il, les gens gardent leur planche et la réparent plutôt que d'en racheter une. Alors, depuis quelques mois, il s'est mis à proposer la réparation. Par bon sens économique, mais surtout par principe : une planche de surf personnalisée encore valable n'a rien à faire en déchetterie. « Autant lui donner une seconde vie. » Il glisse, au passage, une pique affectueuse à son propre milieu : les surfeurs se rêvent « proches de la nature », rappelle-t-il, « en attendant, ils ont beaucoup de chimie sous les pieds ».
L'objet qui dure, chez lui, n'est pas un argument. C'est une éthique.
Et c'est peut-être pour ça que l'alliance tombe si juste : le seul objet vraiment increvable de sa collection est celui qu'il n'a jamais voulu remplacer.
L'ours heureux
Depuis six ans, Alexis se décrit comme « redevenu un peu ours », dans sa tanière sans fenêtre. Un ours sociable, tout de même : réseau d'amis développé et éclectique, rugby, foot, surf, « la bonne bouffe et le pinard ». Et une confiance dans les gens qu'il assume comme un trait de caractère, quitte à être « peut-être trop gentil ». Il lui arrive d'expédier une planche avant même d'être payé. « T'inquiète, je sais où t'habites », plaisante-t-il. Ce qui le motive, au fond, c'est de « redonner de l'autonomie et de la confiance aux gens », après des années passées à être « cornaqué » par des supérieurs sans expertise.
Le bilan tient dans un détail de corps. Bientôt cinquante ans, et pour la première fois depuis presque toujours, il ne se ronge plus les ongles. « Ça faisait quarante-six, quarante-huit ans que j'avais les ongles rongés jusqu'à la première phalange. Là, j'ai des ongles. J'ai plus mal au dos. Parce que je suis dans un environnement qui me plaît. » Un silence, puis : « Ça, ça n'a pas de prix. » Il le redit autrement, pour être sûr d'être clair : « pour rien au monde je ne reviendrais dans ma vie d'avant ».
Reste la bague, qui a vu tout ça. Le départ de Paris, le pari du Sud-Ouest, les années de vaches maigres et la banane intacte au moment d'aller travailler. Alexis n'est pas homme à faire de grandes phrases sur l'avenir. Il préfère celle d'un de ses anciens mentors, qu'il cite en souriant, et qui vaut aussi bien pour l'atelier que pour le mariage : « pourvu que ça dure ».
La planche qui lui ressemblerait
Le petit jeu de fin d'entretien : on s'amuse à imaginer, sans obligation, la planche qui raconterait Alexis.
Elle tiendrait en deux mots, ceux qui reviennent dès qu'il parle de lui : le Sud-Ouest et le duo. On la verrait bien parler d'amour de la région, du vin, des amis, de Bayonne, de la chouette double nationalité, de l'ours heureux... Pourvu que ça dure.
Quatre concepts imaginés par waxtoday
piste graphique préférée d'Alexis
« Ce qu'on garde » est une série d'entretiens par waxtoday.studio, autour des objets que l'on garde toute une vie et de celles et ceux qui les façonnent.

