Quand on lui demande de se présenter, Bénédicte ne parle pas de titres. Elle parle de lettres. « Tout tourne un peu autour des W », prévient-elle en souriant. Wine, d'abord : elle vient du vin, ex-viticultrice, toujours dans la filière. Wind, ensuite, les sports de vent, découverts sur le tard et devenus une évidence. Wood, le bois, celui de la barrique comme celui de sa planche. Un peu de Women aussi, « amicalement », précise-t-elle. Et au bout de la ligne, la Wave, le bleu de l'océan. Cinq mots qui, mis bout à bout, dessinent assez bien la personne. Et un objet, un seul, qui les relie tous : un Tiki.
Une planche qui vient du vivant
Un Tiki, c'est une planche de bois plate, sans strap, sur laquelle on glisse en kite. Née dans le sud de la France au début des années 2010, sous l'impulsion de Sylvain Maurin (premier prototype en 2013, première série signée Takoon en 2016), elle descend en droite ligne des alaïas polynésiennes, ces planches taillées dans le tronc. Adoptée ensuite sur l'Atlantique, alors qu'elle n'est pas faite pour les vagues : elle préfère les plans d'eau plats, la longue balade. Sans les pieds sanglés, on n'est contraint ni dans les genoux ni dans les muscles : « ça tape moins », résume-t-elle. Une planche faite pour durer sur l'eau, pas pour en découdre.
Ce qui la touche, au fond, tient dans un mot : le vivant. Le Tiki se façonne dans le paulownia, un bois tendre que l'on cintre, que l'on fait sécher, dont on affûte les arêtes selon la glisse recherchée. « Même avec le même dessin, il n'y a pas deux Tiki qui se ressemblent. À partir du moment où c'est de la matière vivante, c'est impossible. » Le parallèle avec son autre monde vient tout seul : deux barriques nées du même arbre, de la même forêt, ne seront jamais identiques. Des êtres uniques. C'est exactement ce qu'elle aime ici : un objet qui commence dans le vivant et en garde la singularité.
Les Copos
Choisir un Tiki, ce n'est pas seulement choisir une planche : c'est entrer, presque sans le décider, dans une communauté. Elle porte un joli nom, les Copos, un mot-valise qui dit tout, entre les copeaux de bois dont naît la planche et les potos, les copains. On n'y adhère pas vraiment, on s'y retrouve : sur des groupes réservés, lors de rassemblements entre gens qui pratiquent, autour de planches que beaucoup fabriquent et dessinent eux-mêmes.
Ce qui rassemble les Copos, c'est moins un niveau qu'une manière d'être sur l'eau. Là où le kite peut virer à la performance extrême, aux sauts, à la hauteur, à l'acrobatie, eux cultivent l'inverse : une glisse douce, horizontale, centrée sur le feeling plus que sur la prouesse. Du surf free, dit Bénédicte, quelque chose de serein, de partageable, où l'on peut aussi bien avaler cent kilomètres au fil du vent que s'arrêter regarder les autres. Cette approche-là est comme un mot de passe tacite : on la reconnaît chez ceux qui ont fait le même choix, et elle suffit à créer du lien.
Bénédicte, elle, ne shape pas : ses amis le font mieux qu'elle, et elle le dit sans détour. Mais elle regarde, elle écoute, on lui raconte les dessins, les choix. « C'est très dans l'émotion, en fait. » Ce qui la frappe, chez ces gens qui glissent si bien, c'est leur humilité et leur solidarité, cette façon qu'ont les meilleurs de venir simplement donner un conseil.
Elle en garde une anecdote qui la fait encore rire. Lors d'un rassemblement, un homme l'interroge longuement sur le Tiki : comment elle navigue, comment elle a appris, ses débuts. Elle lui répond en toute simplicité, se met même à lui donner quelques conseils. « Et là mes copains me disent : tu sais à qui tu parles ? » C'était Manu Bertin, l'un des pionniers du kite, et qui naviguait entre la Bretagne, le Groenland, et Jaws (la vague géante d'Hawaï). Il découvrait tout juste le Tiki, d'où ses questions, mais quelques instants plus tard il l'avait apprivoisé sans le moindre effort : quand on est à l'aise sur tout ce qui glisse, un support de plus n'est qu'une formalité. « Un peu comme si Zidane te demandait des conseils pour dribbler. »
Aller chercher le vent
Elle se souvient aussi d'un jour à l'Ile de Ré, seule sur l'eau, ça n'arrive jamais là-bas.
Car c'est peut-être cela qu'elle garde de plus précieux : un autre rapport au temps. Le vent ne se réserve pas comme un court de tennis. Il se lève, ou pas. « C'est un peu mon yoga à moi. Tu pars, tu ne sais pas trop quand tu rentres. » Dans une vie très cadencée, elle en a fait un art de l'échappée. « J'aime bien dire : je vais chercher du vent. Je le trouverai peut-être pas, mais je vais le chercher. » La seule excuse qu'elle s'autorise quand elle a rdv pour un dîner « ne m'attendez pas ».
Un objet qui dit quelque chose d'elle
Bénédicte possède deux Tiki. Le premier lui a été quasi offert par un ami qui l'avait fabriqué, elle en a été touchée et le garde précieusement, même s'il est un peu trop lourd pour elle. Le second, elle l'a commandé : à rayures, façon Malibu des années 50, choisi longuement entre trois couleurs, pensé plus léger et transportable pour un départ en Guadeloupe. L'un vit dans son salon. L'autre trône dans son bureau, qui est aussi sa salle de dégustation. Là, entre deux verres, les visiteurs s'arrêtent toujours sur cette planche de bois plate et sans strap : « Mais qu'est-ce que c'est que ça ? » La conversation s'ouvre, plus affective qu'on ne l'imagine. Et non, ce n'est pas celle d'un de ses fils. c'est bien la sienne.
Elle hésite un instant sur le mot, de peur qu'on la trouve grandiloquente, puis l'assume : c'est identitaire. Le Tiki dit sa zone de liberté, son goût du vent, son attachement au naturel et au durable, cette équation où tout se tient. Et comme un dernier clin d'œil, la planche a même une seconde vie : retournée, posée entre deux tréteaux, elle devient plancher d'apéro.
Aujourd'hui, elle se calme sur les supports (« chaque planche, c'est une pratique en soi »), mais une nouvelle envie la tient : le wing foil, pour la liberté de partir de n'importe quel petit spot. Le kite en wing ? Jamais, « trop dangereux ». Le reste, en revanche, elle continue de le chercher, tous les week-ends, du côté du vent.
La planche qui lui ressemblerait
Le petit jeu de fin d'entretien : on s'amuse à imaginer, sans obligation, la planche de wing foil qui raconterait Bénédicte.
Elle tiendrait dans ses cinq W et dans un mot, celui qui revient à chaque fois qu'on lui demande où elle va : le vent. On la verrait bien parler du Sud-Ouest et du vin, de la carte des vents et des dépressions, d'une escapade en Guadeloupe, et de cette petite phrase glissée avant de filer, « je vais chercher le vent ».
Quatre concepts imaginés par waxtoday
« Ce qu'on garde » est une série d'entretiens par waxtoday.studio, autour des objets que l'on garde toute une vie et de celles et ceux qui les façonnent.

